Télétravail

Télétravail est un autoportrait, mais il n’a rien du genre classique. La figure n’y est pas une affirmation identitaire, mais une apparition fragile, saisie dans une posture prosaïque : assis sur une chaise de bureau, face au monde réduit à l’écran. Le contexte du confinement lui donne sa force : moment où la réalité, inaccessible, semblait filtrée par une interface, où le corps lui-même se découvrait à distance, désincarné.

La peinture traduit ce sentiment par une forme d’étrangeté. Le peintre se représente non pas comme un maître de l’image, mais comme un spectre de lui-même, une silhouette qui hésite entre présence et absence. On retrouve là le geste récurrent de ton œuvre : figures qui cherchent à sortir du cadre (Let me in), qui se dissolvent (Growing void), qui renaissent de leurs propres débris (Rebirth as stuff). Ici, la figure se tient dans une suspension paradoxale : elle est là, mais son mode d’existence est incertain, presque virtuel.

Le titre — Télétravail — renforce l’ironie. Mot administratif, banal, qui a envahi nos quotidiens, il devient ici un titre de tableau, presque un manifeste. Il met en lumière la tension entre le vocabulaire de l’économie et l’expérience intime de l’isolement. Là où le langage institutionnel voulait neutraliser la rupture (comme si travailler à distance n’était qu’une variante pratique), la peinture réintroduit l’affect, la mélancolie, la sensation d’un monde devenu inaccessible.

Ce tableau s’inscrit dans une généalogie plus large : celle de l’autoportrait de crise. On pense à Munch se peignant en malade, ou à Giacometti se représentant amaigri pendant la guerre. Mais ici, la crise n’est pas spectaculaire : elle est banale. La chaise de bureau, le corps assis, la posture du travailleur isolé deviennent les signes d’une époque. C’est précisément ce caractère prosaïque qui donne au tableau sa portée critique : il enregistre non pas un héros, mais une expérience collective de désincarnation.

Enfin, Télétravail dialogue en creux avec Ulysse et Ithaque. Là où ces œuvres déplaçaient le mythe homérique vers le grotesque du quotidien (pédalo, déguisement), Télétravail rejoue le même geste, mais sur le mode de l’intime. L’odyssée contemporaine n’est plus un voyage au long cours, mais l’expérience paradoxale d’être enfermé en soi-même, rivé à son écran. Le tableau n’ironise pas : il documente une condition.

© Guillaume Mazauric | 2026