Télétravail

Huile sur toile

80x120cm

2021

Réalisé pendant le confinement, Télétravail est un autoportrait. La figure me représente assis sur ma chaise de bureau, mais elle ne s’inscrit pas dans un espace continu. Le fauteuil et le corps traversent un petit cadre peint de manière relativement réaliste, comme une fenêtre ouverte sur l’environnement concret du bureau. Cet espace familier est encombré et partiellement recouvert par un amas d’images génératives, tandis que la figure déborde vers un paysage artificiel, presque onirique, qui évoque les fonds d’écran d’ordinateur.

Cette construction fait coexister plusieurs niveaux de réalité sans permettre de décider clairement lequel contient les autres : l’espace matériel du bureau, le corps, les images produites par la machine et ce paysage générique qui pourrait aussi bien être un ailleurs qu’une image d’ailleurs. Le personnage semble passer d’un registre à l’autre avec son fauteuil, comme si le poste de travail était devenu le véhicule immobile d’une expérience du monde.

Le contexte du confinement donne à cette organisation une dimension particulière. Une grande partie des relations, du travail, des paysages et des événements extérieurs nous parvenait alors par l’intermédiaire des écrans. Le monde n’avait pas disparu, mais son accès était devenu indirect. Le tableau cherche moins à illustrer cette situation qu’à donner une forme à la sensation qui pouvait l’accompagner : être physiquement présent dans une pièce tout en ayant une part croissante de son existence située ailleurs, parmi des images.

Le titre, Télétravail, conserve volontairement la banalité du terme administratif qui s’est imposé à cette période. Il contraste avec l’étrangeté de la scène et avec le désordre visuel qui envahit l’espace. L’autoportrait ne sert dès lors pas tant à affirmer une identité qu’à situer un corps au milieu de différents degrés de réalité. Reste ouverte la question de savoir si la figure s’échappe du bureau vers les images, si celles-ci envahissent au contraire son espace, ou si cette distinction a déjà cessé d’être pertinente.


La scène se situe dans un intérieur domestique traversé par les signes du travail et de la communication à distance. Écran, mobilier, corps et espace privé se retrouvent dans le même champ, sans séparation nette entre lieu de vie et lieu professionnel. Le tableau part d’une situation devenue banale pour en montrer l’étrangeté spatiale : on est chez soi tout en étant ailleurs, seul tout en étant constamment relié. La peinture ralentit cette superposition de présences et d’espaces que l’usage quotidien des interfaces finit par rendre presque invisible.


Télétravail est un autoportrait, mais il n’a rien du genre classique. La figure n’y est pas une affirmation identitaire, mais une apparition fragile, saisie dans une posture prosaïque : assis sur une chaise de bureau, face au monde réduit à l’écran. Le contexte du confinement lui donne sa force : moment où la réalité, inaccessible, semblait filtrée par une interface, où le corps lui-même se découvrait à distance, désincarné.

La peinture traduit ce sentiment par une forme d’étrangeté. Le peintre se représente non pas comme un maître de l’image, mais comme un spectre de lui-même, une silhouette qui hésite entre présence et absence. On retrouve là le geste récurrent de ton œuvre : figures qui cherchent à sortir du cadre (Let me in), qui se dissolvent (Growing void), qui renaissent de leurs propres débris (Rebirth as stuff). Ici, la figure se tient dans une suspension paradoxale : elle est là, mais son mode d’existence est incertain, presque virtuel.

Le titre — Télétravail — renforce l’ironie. Mot administratif, banal, qui a envahi nos quotidiens, il devient ici un titre de tableau, presque un manifeste. Il met en lumière la tension entre le vocabulaire de l’économie et l’expérience intime de l’isolement. Là où le langage institutionnel voulait neutraliser la rupture (comme si travailler à distance n’était qu’une variante pratique), la peinture réintroduit l’affect, la mélancolie, la sensation d’un monde devenu inaccessible.

Ce tableau s’inscrit dans une généalogie plus large : celle de l’autoportrait de crise. On pense à Munch se peignant en malade, ou à Giacometti se représentant amaigri pendant la guerre. Mais ici, la crise n’est pas spectaculaire : elle est banale. La chaise de bureau, le corps assis, la posture du travailleur isolé deviennent les signes d’une époque. C’est précisément ce caractère prosaïque qui donne au tableau sa portée critique : il enregistre non pas un héros, mais une expérience collective de désincarnation.

Enfin, Télétravail dialogue en creux avec Ulysse et Ithaque. Là où ces œuvres déplaçaient le mythe homérique vers le grotesque du quotidien (pédalo, déguisement), Télétravail rejoue le même geste, mais sur le mode de l’intime. L’odyssée contemporaine n’est plus un voyage au long cours, mais l’expérience paradoxale d’être enfermé en soi-même, rivé à son écran. Le tableau n’ironise pas : il documente une condition.

© Guillaume Mazauric | 2026