Leviathan

Le titre, Leviathan, convoque directement la Bible : le monstre marin insaisissable, chaos originel que seul Dieu pouvait dominer. Ce mythe, déjà repris dans la tradition juive et chrétienne comme symbole des forces incontrôlables, colore d’emblée la lecture de la toile. Nous ne sommes pas face à une métaphore politique (Hobbes), mais devant une figuration du déchaînement, du gouffre.

L’œuvre elle-même se construit à partir d’un montage saisissant : des images de synthèse, conçues à l’usage des chirurgiens plastiques pour illustrer les procédés de rhinoplastie, se mêlent à des gueules de requins béantes, détourées et projetées dans la composition. Ce rapprochement crée un choc : d’un côté, l’imagerie clinique et aseptisée de la médecine contemporaine, destinée à remodeler le visage humain ; de l’autre, la violence archaïque, instinctive, de la mâchoire animale.

La juxtaposition des deux génère un sentiment d’étrangeté. Les visages numériques, déjà artificiels et glacés, deviennent monstrueux lorsqu’ils s’hybrident avec les gueules de requins. La logique de transformation médicale — promettant l’amélioration, la perfection — se retourne en menace dévorante. L’outil conçu pour réparer ou embellir le corps se révèle porteur d’une violence latente, comme si l’obsession contemporaine de la maîtrise du visage ouvrait en réalité la voie à une bestialité souterraine.

On pense ici à Francis Bacon, pour qui la bouche béante était une figure obsessionnelle, condensant à la fois la douleur, le cri et l’animalité. Mais là où Bacon partait du corps organique, Mazauric introduit un détour technologique : c’est l’image médicale, le schéma de synthèse, qui devient le lieu de la monstruosité. En ce sens, l’œuvre dialogue avec les réflexions de Jean Baudrillard sur l’hyperréel : le simulacre numérique ne révèle pas la beauté idéale, mais une forme de cauchemar.

Le requin, enfin, ajoute une dimension mythologique et universelle : prédateur absolu, archaïque, pré-humain, il figure le retour du refoulé, l’animalité primitive qui habite nos représentations. Dans Leviathan, il n’est pas seulement une image naturaliste, mais un double de nos obsessions médicales et esthétiques. Le visage remodelé et la gueule ouverte se rejoignent dans une même figure du déchaînement.

Ce tableau met ainsi en tension deux régimes d’images : celles de la maîtrise (médecine, chirurgie, synthèse numérique) et celles de l’immaîtrisable (animalité, archaïsme, chaos biblique). Leur collision ouvre une zone d’inquiétude où l’humain et l’inhumain s’hybrident. Leviathan n’illustre pas le monstre marin : il en fabrique un nouvel avatar, composite, contemporain, où l’artifice technologique et la pulsion animale se confondent.

© Guillaume Mazauric | 2026