Dans La fuite des héros, deux figures costumées s’efforcent de franchir un mur : Batman soutenant Spiderman. La scène, d’abord burlesque, concentre pourtant une charge symbolique singulière. Elle détourne les archétypes de la mythologie contemporaine — les super-héros — pour les placer dans une situation à la fois triviale et fragile : non pas triomphants, mais fuyants, maladroits, réduits à l’entraide bricolée.
Cette représentation fait écho au diptyque Ithaque/Ulysse. Là où ces deux tableaux mettaient en crise le mythe homérique en l’abaissant à la banalité du pédalo ou au grotesque d’un déguisement, La fuite des héros transpose ce geste critique dans la sphère du mythe populaire moderne : celui des comics, devenus nos Iliades contemporaines. La peinture ne détruit pas l’héroïsme, mais le retourne : l’épopée d’aujourd’hui se joue dans une tentative de franchir un obstacle dérisoire, dans une fuite peu glorieuse, presque ridicule.
Le grotesque est ici central. Comme l’explique Bakhtine, il n’est pas seulement un abaissement, mais un rabaissement fécond : en ramenant les figures sur terre, il en révèle la part humaine. Ces héros costumés ne volent pas, ne sauvent personne, ils peinent et se soutiennent. Ce décalage ouvre une lecture satirique de nos attentes culturelles : que valent les mythes de puissance dans un monde saturé d’images, sinon la fragilité d’un duo maladroit cherchant à s’échapper ?
Le mur, enfin, est une figure ambivalente : frontière, obstacle, mais aussi surface picturale. Batman et Spiderman ne l’escaladent pas seulement : ils tentent de franchir la limite de l’image, comme si la peinture les retenait. On retrouve ainsi la logique déjà à l’œuvre dans tes autres tableaux : ces figures, qu’elles soient Ulysse, le pédaleur ou le clown masqué, cherchent à sortir du cadre, à rejoindre notre espace pour résister à l’oubli.