» Parce qu’il aimait dessiner depuis son plus jeune âge, Guillaume Mazauric pensait d’abord se former aux arts appliqués, tout en étant attiré par la philosophie. Il opte finalement pour une formation aux Beaux-Arts de Nantes (ESBANM) qui lui offre à la fois un socle de connaissances théoriques et une dimension prospective pour les réflexions qu’il mène dans le champ artistique. Aujourd’hui, sa pratique est nourrie en continu par la théorie esthétique de l’image. En observateur averti, il est également attentif aux nouveaux usages et pratiques actuelles de l’image, ce qui transparaît dans les choix de ses compositions – peintes ou dessinées – où il intègre des éléments de narration, parfois résultant d’algorithmes, parfois nourris par la littérature. Déployées en polyptyques ou en séries, voire en installations, ses œuvres à l’apparence traditionnelle se font ainsi l’écho des problématiques contemporaines de l’image.
Vous êtes-vous déjà rendu compte du nombre de choses que vous croyez connaître sans en avoir jamais fait l’expérience ? Alors qu’elle vit une prolifération extrême d’images qui en même temps génère une méfiance, si ce n’est une censure, Guillaume Mazauric aime à mettre notre époque en parallèle avec les périodes iconoclastes de l’histoire qui expriment une conflictualité politique ou le fruit d’une croyance persistante dans le « pouvoir des images ». Comment le statut de l’image a-t-il été bousculé, pourquoi les productions artistiques ont-elles été malmenées ? Ces questions disent combien le sensible exprime fortement les lignes de fracture d’une société. En acteur de son temps, Guillaume Mazauric fait de ces observations le moteur de son travail, qu’il augmente d’une dimension fantastique – en puisant notamment dans la science-fiction – pour mettre à distance les sujets de ses préoccupations. Pour les transcender. La philosophie de l’art – tout ce que Baudrillard amène sur la notion d’hyperréalité ou les questionnements de Victor Ieronim Stoichita sur l’invention du tableau – l’aide également à éviter l’écueil d’une traduction qui serait trop littérale. « De toute façon, l’évolution logique d’une science est de s’éloigner toujours davantage de son objet, jusqu’à se passer de lui : son autonomie n’en est que plus fantastique, elle atteint sa forme pure », pour reprendre les termes de Baudrillard dans Simulacre et simulation.
Que ce soit dans l’art ou dans la vie en général, l’emploi des nouvelles technologies infiltre la pensée et instaure de nouvelles formes de création. Cela se fait par étapes et cela interroge. Guillaume Mazauric appréhende ces outils, en découvre les limites, les manipule, crée avec – il travaille notamment avec des images générées par des intelligences artificielles – et y appose un regard critique. Il en sort des tableaux qui représentent sans représenter, qui convoquent des questions de « ressemblance » et de « vraisemblance » de l’image pour décrire un monde qui a changé ses références, devenues plurielles, innombrables même.
Techniquement et conceptuellement, on pourrait dire qu’il se situe aux antipodes d’un Jeff Wall connu pour produire des photographies très contemporaines à partir de références classiques. Chez Guillaume Mazauric, en effet, perspectives, volumes, lumières et peinture à l’huile sont autant de paramètres issus de l’Académie mis au profit d’une création reflétant la réalité augmentée comme le multivers, autrement dit, les mondes parallèles. Un élargissement considérable des possibles explique-t-il : « Pour moi il y a une quantité de matière imaginaire qui n’est même plus vraiment la nôtre. » Parce que le programme de produire un corpus à partir de ce marasme d’images dans lequel nous évoluons quotidiennement est aussi ambitieux que vain, l’artiste veille à maintenir un cap qui se définit moins par des thématiques que par un procédé établi. C’est la conjugaison d’une recherche aléatoire de références, d’un intérêt pour les photographies ordinaires et les publications sur les réseaux sociaux qui donne le ton. En résulte « une production de l’informe », dit-il. Moins de l’abstraction que de l’indéfini pour condenser au même endroit une somme d’informations visuelles au profit d’un imaginaire à la fois familier et dérangeant. «
Karine Tissot, pour l’exposition collective Art au centre Genève, octobre 2022
Qu’est-ce qu’une image ? Et que charrient les images qui déferlent quotidiennement sur nous ? Ces questions, que posent depuis une vingtaine d’années les « visual studies », invitent à considérer l’image non pas uniquement en termes d’objet ou de signification, mais de relations avec la société dans laquelle elle est produite. Si l’on a longtemps qualifié l’œuvre d’un.e artiste par sa technique, force est de constater que son medium est désormais plus que son matériel, plus que son message : il est l’ensemble des pratiques qui rendent possible son émergence, c’est- à-dire non seulement la toile et la peinture, le châssis, l’atelier, la galerie, le musée, le système marchand ou la critique, mais il s’enrichit aussi en profondeur des mutations mêmes du régime visuel contemporain.
Ces évolutions de la notion d’image sont au cœur des recherches de Guillaume Mazauric. Depuis cinq ans, l’artiste s’approprie, de manière pratique et critique, certains outils et technologies de fabrication des images : il puise dans l’histoire de l’art, par l’emploi de techniques traditionnelles, mais aussi dans l’actualité, par l’emploi et la veille sur les technologies les plus innovantes en termes de production d’images. Ce double prisme caractérise ses dernières expérimentations picturales, qui portent sur les notions de ressemblance, de vraisemblance et de narration qui ont à toutes époques fortement imprégné les formes de l’art (tableaux, photographies, films, etc.). Ses tableaux récents recentrent ainsi leur problématique sur les questions de la reproduction des images, de leurs modes de génération, de diffusion et d’altération.
Depuis deux ans, Guillaume Mazauric s’est plus particulièrement intéressé à la génération d’images photoréalistes par des algorithmes d’apprentissage machine ; ces programmes sont par exemple capables de générer des portraits photographiques de personnes qui n’existent pas. Ils permettent également de créer à l’infini des images abstraites qui cependant ressemblent à des choses réelles en appliquant à des formes aléatoires les textures et propriétés matérielles de choses communes (voitures, fruits, meubles, personnes ou animaux, etc.). L’artiste poursuit également ses recherches sur les images photographiques, les photomontages et plus généralement sur la construction d’une réalité alternative par les simulations, dont les pratiques artisanales du dessin et de la peinture prennent en charge le contrepoint.
Texte de présentatioin de l’exposition «Until Life», Galerie RDV, juillet 2022