Le titre ne laisse pas place au doute : Society fait directement référence au film culte de Brian Yuzna (1989). Dans sa scène finale — le fameux « shunting » — la société huppée se révèle être une assemblée d’organismes gluants, soudés dans une orgie grotesque où les corps se fondent les uns dans les autres. La toile convoque cette imagerie : un montage d’images issues de films pornographiques, entremêlées jusqu’à constituer une figure unifiée, monstrueuse, où les corps ne sont plus identifiables mais amalgamés dans une masse grotesque.
L’effet est double. D’un côté, la reconnaissance immédiate des codes pornographiques — gestes, postures, fragments corporels — attire l’œil, le provoque, le confronte au registre de la consommation visuelle. De l’autre, l’accumulation excessive, la fusion des fragments, les transforme en un organisme aberrant. Ce qui était censé susciter le désir glisse vers le dégoût, vers une fascination mêlée de répulsion.
On pourrait lire Society comme une allégorie contemporaine : la pornographie comme industrie culturelle produit des corps interchangeables, standardisés, vidés de singularité. Leur montage en une seule figure grotesque exprime l’excès et la saturation : le trop-plein devient indistinction, l’érotisme se retourne en horreur. Le parallèle avec Yuzna est explicite : la société, derrière ses masques policés, cache une logique cannibale d’absorption et de domination.
Historiquement, cette œuvre dialogue avec plusieurs traditions :
- Le grotesque de la Renaissance (Arcimboldo, Bosch), où l’assemblage de fragments humains ou animaux forme des figures hybrides.
- Le body horror cinématographique (Cronenberg, Yuzna), où le corps est montré comme matière instable, traversée par des pulsions incontrôlables.
- La peinture contemporaine de l’excès — de Paul McCarthy à Glenn Brown — où le désir est retourné en caricature monstrueuse.
Dans ce contexte, Society n’est pas seulement une provocation visuelle. C’est une réflexion sur la manière dont nos images de plaisir deviennent des images de consommation, puis des images de perte. Le grotesque ici n’est pas un simple effet formel : il dévoile la violence structurelle du désir marchandisé.
La figure unifiée, informe, devient ainsi le portrait paradoxal d’une société où l’individuel s’efface dans le flux, où l’orgie d’images produit moins de jouissance que de saturation. En ce sens, Society est une œuvre critique : elle met en peinture la démesure du regard contemporain, happé par un spectacle qui finit par se retourner contre lui.